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11-03-2010
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Nocturnes castellianes Version imprimable Suggérer par mail
« Oh! la terre, – murmurai-je à la nuit, – est un calice embaumé
dont le pistil et les étamines sont la lune et les étoiles!
»

Aloysius BERTRAND
Gaspard de la Nuit


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Mon petit château, mon cher village !
Que j'aime à flâner sous l'auguste couronne que te dessinent, la nuit venue,
Vega, Deneb et Altaïr. Quand Sélênê éclaire tes venelles étroites
d'une lueur laiteuse, quand un zéphyr respirable succède au souffle ardent
de la forge du jour, tu laisses sourdre, entre tes pierres polies par le temps,
le mystère de nos aînés disparus.


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Alors le fétu de paille qui s'élève de l'arc de pierre, au-dessus
des maisons endormies, est celui que de fantomatiques moissonneurs
viennent de séparer du bon grain,
jetant au vent, d'un coup de fourche assuré, la moisson du matin.


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Et j'entends les rires muets d'une joyeuse farandole invisible de garçons
et de filles passant en cadence le pountis
pour engranger la nouvelle récolte, avant que froidure ne gâte
cette promesse de subsistance hivernale.


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Plus bas le lancinant murmure des mamettes, qui font leur bugade
dans un lavoir dépourvu du moindre rai d'eau depuis des années,
résonne à mes oreilles comme autant de ragots
sur les galipettes vraies ou supposées de celui-ci et de celle-là.


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Et quand, descendant par les jardins au centre du castel assoupi,
les dernières lueurs s'éteignent derrière les fenêtres,
je devine l'immobile présence de l'aïeul vidant sa pipe au fourneau
et avalant un trait de ratafia pour se donner le courage du lendemain.


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Cette fontaine aussi est avare aujourd'hui du plus petit filet ruisselant.
Pourtant les clameurs inaudibles d'une foule invisible sonnent comme
l'écho lointain qui revient, 150 ans plus tard, rappeler qu'autrefois
il n'y eut pas toujours cette maudite sècheresse actuelle.


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Ici les squelettes décharnés de vieilles roues de charrettes
laissent percevoir un lointain crissement des cercles d'acier
sur des calades de galets disparues. Et je perçois le fustier besogneux
ajustant les rayons, les jantes et les moyeux de bois…


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Mais la nuit nous rappelle tragiquement la vanité des choses
construites pour durer… et qui ne durent que le temps d'une lignée
qui s'étiole parfois et s'arrête un beau soir, laissant la lèpre taveler
peu à peu l'édifice qu'on croyait
aere perennius.

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Les haillons de portes ne parviennent plus à fermer des maisons délaissées
où de petites filles, grands-mères de nos grands-mères, ont appris jadis à jouer,
puis à coudre et à cuisiner, à soigner plus tard leurs enfants
et à veiller enfin des époux usés par les durs travaux de ce temps.


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À côté j'imagine aussi bien des notables encravatés serrant leurs biens
en des cassettes renforcées d'acier et fermées de serrures ouvragées.
Où êtes-vous coffres, billets et cravates,
et vous baudruches de notables enfermés dans votre avidité insensée?


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Et d'un seul coup la torpeur s'évanouit, la rêverie prend fin.
Une marque ostensible de lumière avertit le flâneur nocturne
qu'ici la vie continue, dans le respect du passé,
mais avec toutes les marques du présent.


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Le promeneur solitaire peut alors se préparer à rentrer.
Le « petit château
» va lui aussi s'endormir, sous la protection tutélaire
de son clocher-donjon, enveloppé dans l'étoffe dorée que lui tissent
– sur mesure – les réverbères qui se veulent d'autres étoiles dans la nuit.

                                                                                                                                                        S. K.